Gros Oiseau

Zonzon (Cheptel Records) // par Nicolas Gougnot

Byleth est dans un bon jour. Une fois de plus, il est sur le point de prendre sa revanche sur l’existence. Il va trouver un truc tout simple qui fait bien du mal à quelqu’un, à un enfant qui plus est. Dans ces moments-là, le plaisir est décuplé.

Il a beaucoup souffert dans son enfance. A la récré, les autres se moquaient de lui, souvent à cause de son nom : « T’es homo, Byleth ? », « Byleth, la perfection au masculin » ;  lui tournant autour, ils lui chantaient « Byleth It Be » ou « Byleth In The Head », et tout et tout, et le malheureux  faisait semblant de rire, mais c’était pas marrant pour lui et ça lui faisait beaucoup de peine. Alors il est devenu méchant. C’est comme ça, c’est la vie, on n’y peut rien.

Aujourd’hui, Byleth est un des rois des Enfers, treizième démon dans l’ordre des préséances et gouverneur de quatre-vingt-cinq légions infernales. Quelques faits d’armes mémorables lui ont valu cette ascension dans la hiérarchie des super vilains. On retiendra entre autres l’invention des quatre grands monothéismes, judaïsme, christianisme, islam et libéralisme économique. Les conséquences de ces trouvailles contribuent depuis presque trois millénaires à continuellement alimenter les légions infernales en recrues, certes plus ou moins fraîches, mais toujours motivées. Serge Dassault, très dernièrement, par exemple. Et plus personne ne trouve qu’il a un nom rigolo, même pas juste un peu.

Mais voilà, il se trouve que, souvent, Byleth s’emmerde. Il souffre trop fréquemment d’une sorte de mélancolie, de léthargie provoquée par l’inactivité. Difficile de renouveler très souvent des performances telles que la venue au monde de Joseph Staline, la création de Fun Radio ou l’invention des centres commerciaux aux entrées de ville. Alors ce matin, pour s’occuper  l’esprit, Byleth va faire un tour dans une petite ville de province dans laquelle c’est jour de marché. Il déambule entre les éventaires. L’air, gorgé d’odeurs variées des épices, des plantes aromatiques, des poulets tournant dans les grills, bruisse du bourdonnement des conversations. Les couleurs des fleurs et des fruits, réjouissent l’œil du flâneur. Le soleil printanier brille, l’atmosphère est détendue entre les étals. L’hiver se termine enfin, semble dire l’attitude des chalands, il est désormais temps de profiter et de nous laisser chauffer le corps et l’esprit par les doux rayons que darde généreusement l’astre solaire. Vous allez voir, les cons, z’avez pas fini d’en chier, leur réplique Byleth in petto. Le démon se cherche une victime expiatoire. Ce jeune garçon, par exemple, qui s’approche, timide mais décidé, du stand du vendeur de disques dont les enceintes crachent à plein volume les flonflons des plus grands airs d’accordéons soutenus par une rythmique technoïde et vulgaire. Il vient s’acheter le dernier album de Maître Gims. Byleth n’a rien contre, il est celui qui a nuitamment influencé le compositeur pour qu’il massacre, blasphème absolu, insulte suprême aux partisans italiens, l’hymne à la résistance qu’est Bella Ciao. Et on peut dire qu’il ne l’a pas loupé. Un vrai bon travail de salopard. Donc le gosse s’approche, demande le CD d’une voix mal assurée, paie d’une main tremblante, cédant la quasi intégralité d’un argent de poche rudement économisé en grapillant sur la monnaie des 8.6 que ses parents, alcooliques et pauvres, l’envoient régulièrement chercher à l’épicerie de l’angle de la rue, et quitte les lieux en décachetant fébrilement l’enveloppe plastifiée scellant l’objet de ses rêves dont il ne peut détacher le regard.

Ce qui est bien cool, quand on est un démon, c’est qu’on a des super pouvoirs. Ce matin, un Byleth à l’humeur taquine permute la galette de Maître Gims avec celle de Gros Oiseau pendant que le gosse est occupé à lire la jaquette, marchant sans regarder où il met les pieds. La capacité de Byleth à changer d’état lui permet de suivre le gamin sans être repéré, puis de contempler les résultats de son mauvais tour. Rentrant chez lui, le garçon, appelons-le Kilyan, ça fait classe, se faufile discrètement dans l’appartement sordide, parfumé au délicat assemblage de graillon et de tabac froid occupant le premier étage d’une maison ancienne délabrée, rongée par l’humidité accumulée par des siècles d’ombre presque permanente, écrasée par la masse moussue du rebord du plateau qui rend le logement quasiment troglodytique. Ce samedi-là, seul dans le foyer familial et humide (Papa s’est un peu fâché contre Maman, qui a dû aller à l’hôpital pendant que Papa est allé « faire des courses » au Bar des Sports), Kilyan va rencontrer son destin. Il insère fiévreusement la galette de plastique dans le tiroir du lecteur et ferme les yeux, attendant les premières mesures du nectar sonore qu’il appelait de ses vœux. C’est une bassine de verre pilé qui se déverse dans ses oreilles. Tout démarre avec une section rythmique organique et saccadée, bientôt habillée de mélodies de clavecin. Kilyan a l’impression que le psychopathe tenant lieu de chanteur est en train d’avaler le micro. Des myriades d‘effets primaires soulignent la folie qui baigne le chant, mais… et le vocodeur, alors ? Croyant au malentendu, Kilyan change de morceau, encore et encore, plage par plage. Tout le panel malsain des dysfonctionnements comportementaux, des pathologies psychiatriques, du mal être contemporain est passé en revue dans un salmigondis balancé en français, jeté la face du petit Kilyan qui n’est pas préparé à une telle violence psychique, même s’il n’est pas à un traumatisme près. Claustration domestique, schizophrénie, violence conjugale, misère sexuelle, déviances, démence, rien ne lui sera épargné. Byleth en bave d’excitation. Jédizanjévintanjécentanjésétanjévintan. Un claviériste psychotique. Mais qu’est-il advenu de Maître Gims ? Le sommet est atteint avec l’inénarrable Doux Jésus, long délire de plus de vingt minutes soutenu quasi exclusivement par une ligne de basse jouée par un sociopathe,  qui fait monter, monter, monter à des altitudes invraisemblables le malaise du malheureux auditeur. Des poussées lacrymales troublent la vue du jeune garçon. Une boule d’amertume lui brûle l’estomac. Et Bella Ciao ? Byleth, présence invisible dans la pièce, savoure le désarroi et s’en repaît. Il sent monter la colère de Kylian, qui enfle dans des proportions prometteuses. Mmmmh !... Ces petites villes en totale décrépitude suintent décidément de délicates exsudations d’amertume que Byleth savoure comme de l’ambroisie. Le véritable pays du laid et du fiel. Aaaaah… Quel pied…
 
Gros Oiseau - Plainpalais, by Laetitia